La transmission des caractères acquis est un des mécanismes de l’hérédité avancé pour expliquer la transmission de certaines modifications acquises par des êtres vivants à leurs descendants. D’Aristote à Weismann en passant par Charles Darwin, à peu près tous les naturalistes crurent à cette forme d’hérédité même si, comme nous allons le voir, c’est le biologiste autrichien Paul Kammerer qui étudiera et approfondira ce concept.
Histoire d’un concept
Contrairement à une idée répandue, Lamarck n’a avancé aucun théorie pour la transmission des caractères acquis, il n’en a pas proposé de mécanisme et ne lui a même pas donné de nom. En réalité, et c’est en effet un point faible de son transformisme, il n’y a pas de théorie de l’hérédité chez Lamarck ; il est donc abusif de parler d’une « hérédité lamarckienne ».
À l’inverse, et toujours contrairement aux légendes qui ont cours, Darwin eut également recours à la transmission des caractères acquis dans L’Origine des espèces. En 1868, il ira même jusqu’à proposer une théorie pour cette transmission sous le nom d’« hypothèse de la pangenèse » dans son ouvrage Les variations des animaux et des plantes sous l’effet de la domestication . Cette hypothèse semble inspirée de celle avancée par Maupertuis dans son Système de la Nature (1745), avec l’ajout de la toute récente théorie cellulaire.
En fait, ni Lamarck ni Darwin ne la nomment jamais hérédité des caractères acquis, tout simplement parce que cette notion n’existait pas à leur époque sous cette forme. Il y a donc quelque anachronisme à en parler en ces termes, dans la mesure où, dans cette formule, la distinction entre caractères innés et acquis présuppose leur opposition, et que celle-ci n’a été conçue qu’à la fin du XIXème siècle par Weismann avec sa théorie du plasma germinatif. La fameuse « hérédité lamarckienne » et l’opposition de Lamarck et Darwin sur ce point sont des légendes, nées à la fin du XIXème siècle, de la querelle entre Weismann et les néo-lamarckiens.
La théorie de l’hérédité des caractères acquis a été considérée comme invalidée par August Weismann à la fin du XIXème siècle. En réponse aux néo-lamarckiens qui soutenaient le contraire, il montra que des mutilations n’étaient pas transmises. On en déduisit abusivement qu’aucun caractère acquis ne pouvait se transmettre, alors qu’une mutilation ne peut être assimilée à une acquisition par l’organisme de fonctions nouvelles comme le voulait notamment Lamarck. On ne peut prouver avec certitude l’impossibilité d’hérédité de caractères acquis (une inexistence ne peut être prouvée qu’en mathématiques, par l’absurde). On peut à défaut en chercher s’il existe quelque exemple réel réfutant cette impossibilité. Plusieurs recherches, très controversées, ont été menées en ce sens au début du XXème siècle, notamment par Paul Kammerer.
Plus généralement, plus encore que l’hérédité de tel ou tel caractère acquis particulier, c’est la continuité d’un processus physique à travers les générations qui a été rejetée par le darwinisme et surtout la génétique, et c’est elle que Weismann a remplacée par ce qui deviendra le génome au XXème siècle. Une continuité de substance est en effet bien plus aisée à concevoir que la continuité d’un processus physique…
Paul Kammerer
Paul Kammerer, né le 17 août 1880 à Vienne, mort le 23 septembre 1926 à Puchberg am Schneeberg, est un biologiste autrichien. Il fut zoologiste à l’Institut de biologie expérimentale de Vienne.
Il était l’un des quatre fils de l’industriel viennois Carl Kammerer et de son épouse Sofie. Très vite il fit preuve d’un intérêt extraordinaire pour les animaux, transformant en terrarium le logement des parents. Sorti du lycée en 1899, il mena simultanément des études de zoologie à l’Université de Vienne et, à partir de 1900, de musicologie au conservatoire de la société des mélomanes auprès de Robert Fuchs, un professeur de musique réputé, lui-même élève de Gustav Mahler et d’Alexandre Zemlinsky.
En 1902 Kammerer devint l’adjoint de Hans Leo Przibram à l’Institut de biologie expérimentale (ancien « Vivarium ») du Prater viennois où on lui confia le terrarium et l’aquarium et où il fut l’auteur de 130 articles, contributions et rapports de recherche. Dans ces installations, les plus modernes de l’époque, il étudia la reproduction des amphibiens et se fit bientôt remarquer par son habileté en zootechnie, à tel point qu’il était le seul a réussir certaines expériences menées sur des grenouilles et à obtenir plusieurs générations de ces batraciens. Ceci lui permit d’effectuer ses premières expériences personnelles sur l’hérédité des caractères acquis.
En 1904 il soutint sa thèse (« promovierte ») de doctorat à l’Université de Vienne et en 1906 se maria avec la baronne Felicitas Maria Theodora de Wiedersperg qui en 1907 donna naissance une fille qui fut baptisée du nom de Lacerta (lézard en latin).
Il fit ensuite divers voyages destinés à enrichir sa documentation photographique et ses collections. Il fut professeur de biologie au Cottage-Lyzeum de Vienne de 1906 à 1912 et passa finalement son doctorat d’État (« habilitierte ») en 1910 à l’Université à Vienne.
Kammerer fréquentait la haute société viennoise. Franc-maçon, il était lié à de nombreux artistes et avait un réseau de relations cosmopolite et éclectique où l’on trouvait le chef d’orchestre Bruno Walter, le sociologue Rudolf Goldscheid, les compositeurs Alban Berg et Franz Schreker, le philosophe Ludwig Erik Tesar ainsi qu’Albert Einstein. Il jouait du piano à la perfection, écrivait des critiques musicales et composait lui-même des lieder qui furent publiées par Simrock, un éditeur musical renommé.
Il eut des liaisons fameuses avec la danseuse Grete Wiesenthal, la femme-peintre Anna Walt (qui fit son portrait en 1924) et Alma Mahler, la veuve du compositeur Gustav Mahler (qu’il employa quelque temps comme assistante). La description suivante de Kammerer nous est donnée par le biologiste Richard Goldschmidt :
Il avait une manière de parler brillante bien qu’un peu théâtrale. En outre, il était bel homme et s’habillait avec élégance, c’est pourquoi il impressionnait beaucoup avec sa sombre crinière d’artiste et la finesse de ses traits.
Hérédité des caractères acquis
Devenu un biologiste réputé Kammerer entreprit une série d’expériences utilisant « la reproduction planifiée » et fondées sur des modifications artificielles de l’environnement des amphibiens.
Un grand nombre d’expérimentations porta sur deux espèces de salamandres, la salamandre noire (Salamandra atra), et la salamandre tachetée (Salamandra maculosa selon l’ancienne dénomination). Dans une première série d’expériences, en faisant incuber les Å“ufs de l’une des espèces dans l’environnement de l’autre, il parvint à faire apparaître dans une espèce certaines caractéristiques de développement de l’autre. Par la suite, il fit se reproduire des salamandres tachetées de noir et de jaune alternativement sur un terrain jaune et un terrain noir : à chaque fois la coloration de ses taches augmentait ou diminuait conformément à la couleur du fond, et cette coloration se transmettait aux descendants.
D’autres observations furent faites sur le protée anguillard aveugle (Proteus anguinus), un animal cavernicole vivant habituellement dans l’obscurité qui possède des yeux rudimentaires et non fonctionnels enfouis sous la peau. Kammerer constata que chez le protée élevé à la lumière du jour, des taches pigmentées apparaissaient sur la zone située en surface des ébauches d’organes visuels mais ne permettaient pas une fonction visuelle. Sous la lumière rouge en revanche les yeux se développaient pour devenir fonctionnels. Là encore ces nouvelles caractéristiques étaient transmises aux générations suivantes.
Crapaud accoucheur
Mais ses expériences les plus célèbres sont celles qui portèrent sur les crapauds accoucheurs. Exposés à la chaleur, ces animaux qui s’accouplent normalement sur la terre ferme, préfèrent aller copuler dans l’eau fraîche. Pour ne pas déraper dans l’eau sur la femelle devenue glissante, les mâles doivent développer des callosités de rut ou d’agrippement encore appelées coussinets nuptiaux. Dans la succession des expériences que faisait Kammerer, ces coussinets se transmettaient héréditairement à leurs descendants. C’est ainsi qu’il réussit à obtenir six générations de crapauds accoucheurs chez lesquels les callosités de rut s’étaient transmises avant que la lignée ne disparût. Enthousiasmé par cette découverte, Kammerer alla jusqu’à embrasser un crapaud, ce qui lui valut le surnom de « Krötenküsser », l’embrasseur de crapauds.
Fort de ces résultats, Kammerer pensa avoir démontré que certains organismes vivants ayant acquis durant leur existence des propriétés nouvelles mieux adaptées à leurs conditions de vie, étaient capables de les transmettre à leur descendants. La théorie de Darwin fondée sur le principe de la sélection naturelle par le hasard dans l’évolution ne représentait donc plus une vérité absolue : il fallait admettre aussi une part de vérité dans l’hypothèse selon laquelle les espèces se développent en suivant le principe d’une transformation systématique et logique.
Un contexte politique défavorable
En 1923 Kammerer entreprit des voyages dans le monde entier pour faire connaître ses travaux. Ces derniers lui procurèrent une notoriété telle qu’on put le considérer un temps comme le biologiste le plus célèbre du monde. Ses tournées de conférences à travers les États-Unis se transformaient en promenades triomphales et le New York Times le présentait comme « le nouveau Darwin ».
Pour compléter ses apparitions publiques et la publicité qu’elles lui avaient faites, Kammerer écrivit son principal ouvrage, qui parut d’abord en 1924 en anglais (The Inheritance of Acquired Characteristics, Liveright Publishers, New York), l’original allemand Neuvererbung oder Vererbung erworbener Eigenschaften. Erbliche Belastung oder erbliche Entlastung (Stuttgart-Heilbronn) suivit en 1925.

Dans le contexte politique de l’époque (Allemagne nazie, URSS), l’importance idéologique d’une telle conclusion appliquée à l’espèce humaine était considérable. Elle donnait en effet une base scientifique à l’aspiration politique de voir à l’avenir des générations plus heureuses. Il déclara dans une conférence :
« Quand on élève correctement des enfants, on leur offre plus que le profit bien court de leur propre vie ; une partie de notre effort va là où l’homme est vraiment immortel – dans cette substance merveilleuse de laquelle dans une suite ininterrompue naîtront les petits-enfants et les arrière-petits-enfants. »
L’idéologie nazie, basée sur le concept de race supérieure immuable, affirmait que l’origine (génétique) détermine tout, à quoi Paul Kammerer répondait : « Nous ne sommes pas les esclaves du passé, mais les maîtres-d’Å“uvre de l’avenir. ». Dans un tel contexte, les conclusions de Kammerer sont très mal reçues.
A contrario, ces découvertes sont considérées avec le plus grand intérêt par l’idéologie communiste.
En 1926, il fut donc nommé à l’Académie communiste des sciences de Moscou où il devait construire un institut de biologie expérimentale. Sa découverte l’avait rendu célèbre, mais le doute s’était installé en même temps chez les spécialistes. Le débat se raviva entre les théories de Lamarck et de Charles Darwin. Finalement, l’un de ses adversaires anglais, le zoologiste américain Gladwyn Kingsley Noble, chargé de la section des reptiles à l’American Museum of Natural History, fit le voyage de Vienne, accompagné de Hans Leo Przibram, pour examiner la dernière préparation qui existait encore du crapaud accoucheur, celle dont Kammerer s’était servi comme preuve et qui avait traversé la guerre sans dommages.
Le 7 août 1926 un article accablant parut dans la revue spécialisée anglaise Nature. Noble y dénonçait les callosités de rut du crapaud accoucheur comme de simples contrefaçons. Les points des callosités s’étaient révélés être de l’encre noire injectée sous la peau, ce qui ne pouvait être que l’Å“uvre de Kammerer ou de l’un de ses collaborateurs. Dans le monde scientifique cette nouvelle fit l’effet d’une bombe et signifiait pour Kammerer la fin de sa carrière. Cependant, la contrefaçon s’avérait si grossière et évidente que l’on se demanda très vite comment elle avait pu échapper d’abord à l’examen minutieux de douzaines de savants pendant des années.
Paul Kammerer est retrouvé mort le 23 septembre 1926, révolver dans la main droite, trou dans la tempe gauche. Officiellement, c’est un suicide, annoncé par une lettre envoyée la veille à l’Académie de Moscou.
Officieusement… Tout le monde connait les méthodes de la Gestapo.
Interprétation darwinienne
Dans son essai La tentation lamarckienne inclus dans le recueil Le pouce du panda, Stephen Jay Gould ne doute pas de la réussite de l’expérience du crapaud accoucheur mais l’interprète dans le cadre de la théorie darwinienne.
Il pointe l’apparition spontanée de coussinets nuptiaux rudimentaires chez certains individus anormaux comme une preuve que les ancêtres du crapaud accoucheur s’accouplaient dans l’eau et possédaient de tels coussinets. Lorsque les crapauds accoucheurs actuels, s’accouplant habituellement sur la terre ferme, ont été obligés par Kammerer à s’accoupler dans l’eau, il y eut peu de descendants et la pression sélective fut forte en faveur des gènes d’adaptation à la vie aquatique. Ceux-ci, normalement dispersés dans la population terrestre, se sont regroupés lors des générations soumises à l’expérience, jusqu’à provoquer l’apparition des coussinets.
Autres travaux de Kammerer : la loi des séries
En 1919 Kammerer publiait Das Gesetz der Serie. Eine Lehre von den Wiederholungen im Lebens- und Weltgeschehen (La loi des séries. Ce que nous enseignent les répétitions dans les évènements de la vie et du monde) dont le titre a été depuis adopté par le langage courant. Il y développait le principe de la sérialité, indépendante de la causalité et fondée sur l’observation de coïncidences inexplicables survenues au cours de plusieurs années. Ces observations provenaient de son expérience personnelle (un grand nombre étaient appuyées par des chiffres), de ce qui était arrivé à des amis ou de ce qu’il avait lu dans les journaux. La série y est définie comme suit :
La récurrence régulière de faits ou d’évènements identiques ou semblables, récurrence ou assemblage dans le temps ou dans l’espace telle que les membres individuels de la séquence – autant que l’analyse sérieuse permette d’en juger – ne sont pas reliés par la même cause active. »
Arthur Koestler, biographe de Kammerer, parlera plus tard de « hasards signifiants ». Kammerer voulait établir par là qu’une loi universelle de la nature se manifeste dans de ce que nous appelons « hasards », et qu’elle agit indépendamment des principes de causalité physique que nous connaissons.
La théorie de la sérialité est fondamentale dans l’histoire de la parapsychologie puisqu’elle préfigure l’idée de synchronicité chez C.G. Jung et Wolfgang Pauli. Cette idée avait d’ailleurs été émise une première fois par Camille Flammarion. Dans son livre Synchronizität, Akausalität und Okkultismus (Synchronicité, Acausalité et Occcultisme), Jung se réfère abondamment au travail de Kammerer. Einstein lui aussi se prononce positivement : « Original et nullement absurde » et Sigmund Freud dans son livre Das Unheimliche nous dit ceci sur Kammerer :
Un naturaliste a entrepris récemment de subordonner les faits à certaines lois de manière telle que l’impression d’étrangeté devrait disparaître. Je n’ose pas décider s’il y a réussi ou non.
Ressources
- Pierre Lance : « Savants maudits, chercheurs exclus » [VOIR]
- Documentaire BBC : « Sur la terre des géants » [VOIR]
- Documentaire : « Épigénétique – Nous sommes ce que nous mangeons » [VOIR]
- Paul Kammerer sur Wikipedia
- Charles Darwin sur Wikipedia
- Jean-Baptiste de Lamarck sur Wikipedia















l’article de Nexus sur l’épigénétique est dispo en pdf ici, et il est passionnant…
Tiens, salut kekeboys…
Merci pour l’info et à très vite !!!
Nexus n 64 aborde un sujet sur l’épigénétique et la transmission de certains gènes et caractères humains à leur descendants, ainsi que la mutation des gènes