Snowden et la nouvelle « chasse aux sorcières »

regards_29Pour son n° d'hiver, le trimestriel papier Regards m'a proposé de revenir, en mode "grand reportage", sur les révélations d'Edward Snowden. Plutôt que de revenir sur la (longue) liste des révélations qu'il a pu faire, j'ai voulu mettre l'accent sur le contexte dans lequel elles interviennent, à savoir « La nouvelle "chasse aux sorcières" » lancée aux USA à l'encontre des "lanceurs d'alerte", et qui explique aussi cette surveillance généralisée « made in NSA », paranoïa institutionnalisée par l'administration Obama.

Faute de place, j'avais du couper une partie de l'introduction de mon article, portant notamment sur la paranoïa visant les homosexuels, et profite de sa mise en ligne, sur le site de Regards, pour la republier in extenso.

Le "péril rouge" (et la "peur violette")

La NSA avait initialement été créée, en plein guerre froide, pour espionner les télécommunications du bloc communiste. Une fois le mur de Berlin tombé, la NSA a décidé d'espionner... le monde entier. Ironie de l'histoire, Edward Snowden, le lanceur d'alerte à l'origine des révélations sur l'ampleur des écoutes de la NSA, a trouvé refuge à Moscou, et Laura Poitras, la journaliste a qui il a confié des milliers de documents classifiés, vit en exil à Berlin, tout comme Jacob Appelbaum, un hacker proche de WikiLeaks, lui aussi harcelé par les autorités américaines. Le nombre de lanceurs d'alerte poursuivis, voire condamnés, est tel que l'on pourrait parler d'une nouvelle "chasse aux sorcières" semblable à celle que connue les Etats-Unis lorsqu'il fut pris, dans les années 50, de paranoïa anti-communiste.

Le 9 février 1950, le sénateur républicain Joseph McCarthy brandit une bout de papier en expliquant qu'il contenait une liste de 205 noms de personnes membres du parti communiste travaillant pour le département d'Etat américain. McCarthy évoqua par la suite une liste de 57 communistes, puis de 81 noms... sans jamais apporter de preuves véritables que le PC avait infiltré le département d'Etat. Mais sa "liste" connut un large écho médiatique, et la "chasse aux sorcières" lancée dans la foulée conduisit plusieurs centaines de personnes en prison, et brisa la carrière de milliers d'autres. Soupçonnés de sympathies communistes, plus de 10 000 fonctionnaires furent renvoyés ou durent démissionner, et plus de 300 cinéastes, scénaristes, acteurs, musiciens, mais également des journalistes, scientifiques, universitaires, chercheurs, furent ainsi "black listés", et empêchés d'exercer leur métier. Cette paranoïa institutionnalisée entraîna également de très nombreux citoyens "progressistes" à s'auto-censurer, de peur d'être eux aussi victimes de cette chasse aux sorcières.

Le Maccarthysme fit d'autres victimes, moins connues : le sénateur conservateur traquait en effet également les homosexuels, et réussit de la sorte à museler plusieurs de ses opposants, en menaçant de les dénoncer publiquement. McCarthy n'était pas le seul à "traquer" les homosexuels : en cette même année 1950, le département d'Etat américain révéla ainsi qu'il avait "accepté" la démission de 91 de ses employés, homosexuels. Au "péril rouge" s'ajoutait cette "peur violette" ("lavender scare", en VO), terme utilisé dans la communauté homosexuelle pour décrire la peur d'être identifié comme tel, et donc de devoir démissionner, d'être renvoyé, considéré comme un malade mental ou un pestiféré, et de voir sa carrière (et/ou sa vie) brisée.

En ce début des années 50, outre-atlantique, les Britanniques découvraient quant à eux que des agents doubles, recrutés à la fin des années 30 par le KGB, avaient réussi à infiltrer l'appareil diplomatique et même les services de renseignement britanniques. Or, quatre des "Cinq de Cambridge", du nom donné à ces espions, étaient homosexuels. Kim Philby, le plus célèbre d'entre eux, avait réussi à intégrer le Secret Intelligence Service (MI6) britannique, où il avait créé la "section anti-soviétique" pour éviter d'être démasqué. A ce titre, il était en effet chargé de traquer les agents doubles...

Les services de renseignement américains savaient que un ou plusieurs agents doubles espionnaient la Grande-Bretagne pour le compte du KGB. Ils avaient intercepté de très nombreux câbles diplomatiques soviétiques chiffrés entre 1942 et 1945, et tentaient depuis lors de les déchiffrer, avec l'aide du Signals Intelligence Service (l'ancêtre de la NSA) et de "casseurs de code" britanniques -très réputés en la matière. En 1951, Philby, qui était tenu informé de l'avancée de cette opération de déchiffrement des communications (nom de code Venona) apprit que deux des "Cinq de Cambridge" venaient d'être identifiés, ce qui lui permit de les avertir, et même d'organiser leur défection pour Moscou. Et la paranoïa rouge-violette franchit l'Atlantique : quatre des "Cinq de Cambridge", du nom donné à ces espions communistes, étaient aussi homosexuels...

Alan Turing, lui, travaillait pour l'ancêtre du GCHQ, l'agence en charge de l'interception et du décryptage des communications britannique. Chercheur en mathématiques, "petit génie" de ce qui allait devenir l'informatique, il conçu une "bombe électromagnétique", ancêtre des premiers ordinateurs, pour casser les codes secrets utilisés par les nazis. Alan Turing n'était pas communiste, mais il était homosexuel, ce qui était illégal en Grande-Bretagne. En 1952, la Justice lui donne le choix : aller en prison, ou opter pour une castration chimique. Pendant un an, les oestrogènes le rendirent impuissant, et lui firent pousser des seins. En 1954, il avait pu arrêter le traitement, et semblait s'en sortir bien. Mais le 8 juin, on le retrouvait mort, à 42 ans. Fasciné par Blanche neige et les 7 nains, il aurait décidé de sombrer dans un sommeil éternel en croquant une pomme empoisonnée.

60 ans plus tard, le rideau de fer est tombé avec le mur de Berlin, le "péril rouge" n'existe plus, la "peur violette" non plus, mais la coopération entre les "grandes oreilles" américaines et britanniques, formalisée dans un traité secret signé en 1946, n'a jamais été aussi florissante.

Lire la suite sur Regards : « La nouvelle "chasse aux sorcières" »

Pour en savoir plus sur le programme "Insider Threat" de chasse aux sorcières lancé en 2011-2011 par l'administration Obama suite aux révélations de WikiLeaks et que j'évoque dans mon article, voir aussi :
This really is Big Brother: the leak nobody's noticed
Unhappy With U.S. Foreign Policy? Pentagon Says You Might Be A 'High Threat'
Army Establishes Insider Threat Program
Le très complet dossier Insider Threats de McClatchyDC.com, qui a levé le lièvre.
Treason 101 - The Insider Espionage Threat, le guide du... ministère de l'agriculture
Obama Builds Off Legacy of Reagan by Charging Leakers Like Snowden Under Espionage Act
CyberAwareness Challenge, le jeu en ligne du Pentagone
"Insider threats remain the top counterintelligence challenge to our community" (Office of The National Counterintelligence Executive) :
NITTFlogo
Voir aussi, sur ce blog :
« Une journée dans la peau d’Edward Snowden »
Pourquoi la NSA espionne aussi votre papa (#oupas)
La NSA, la DGSE et la DCRI ne disent pas merci à l’Hadopi
La DGSE a le « droit » d’espionner ton Wi-Fi, ton GSM et ton GPS aussi
La NSA a accès à toutes les communications des Américains (et surtout celles des journalistes)



Suite / Site officiel